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Engagés pour la planète

Je l’ai rencontrée dans un colloque, voici deux ans. Elle tranchait parmi les participants, tous gravement penchés sur la communication qu’ils avaient apportée ou qu’ils allaient prononcer. Elle, elle vous écoute et vous fouille intensément, recherchant sous vos paroles et vos gestes ce qui vous constitue et vous meut. Votre socle, vos étoiles mais aussi vos points de fuite. Même la plus souriante conversation avec elle est ainsi profonde.

Parce qu’elle est écrivaine, elle est entrée d’une manière inédite, je crois, dans l’œuvre de Ramuz. Elle ne le connaissait pas avant que je la laisse un soir avec quelques-uns de ses romans. Elle est revenue d’une courte nuit :

« – Quelle qualité, ses dialogues !»

Je m’attendais à des commentaires sur la manière de restituer ou créer le monde, de privilégier le concret, d’aller à l’essentiel. Ou aux critiques usuelles sur sa syntaxe, voire ses pseudo-helvétismes, puisqu’elle est française. Non, elle entrée par les dialogues :

« – Ils sont parfaits. C’est difficile de bien doser un échange, les personnages ne doivent pas dire trop. Le narrateur dirige leurs courts échanges, mais les locuteurs ont du jeu, un silence fécond s’entend entre leurs répliques.»

Gisèle BIENNE écrit tout autrement que Ramuz. Sa phrase est sobre, courte, rapide, directe. Le nom et le verbe, presque pas de qualificatifs, sinon les communs. Et peu de comparaisons, de métaphores. Mais, premier parallèle, les deux écrivains s’apparentent par leur conception déterministe du lieu : son univers à elle, c’est l’ancienne Champagne-Ardennes, une terre que la fille de paysans a travaillée et un sol bouleversé par les batailles. Les récits de Gisèle Bienne tissent souvent deux trames, l’une qui transpose des événements qu’elle a vécus, l’autre qui évoque les victimes des guerres.

Puis Ramuz et elle sont soumis à un même impératif : «Bon[s] qu’à ça» (Beckett), voués à l’écriture, inlassablement, la courte joie d’une œuvre enfin achevée s’effaçant devant l’obligation d’entreprendre la suivante. Après Marie-Salope, son premier livre qui a consommé sa rupture avec les carrières classiques, Gisèle Bienne a publié une quinzaine de romans et d’essais et quasi autant de livres pour la jeunesse.

La Malchimie, (Actes Sud, 2019), son dernier récit, salué déjà par deux prix, dénonce une autre guerre, celle que l’homme conduit contre l’écosystème et contre lui-même. La mauvaise chimie des pesticides tue les paysans qui ont cru à leur innocuité. Ceux qui les ont répandus sont nombreux à en mourir silencieusement en chambre stérile, l’autre chimie, la thérapeutique, ne pouvant que freiner l’inéluctable. Terres, eaux, aliments, corps, les pesticides ont désormais tout infiltré, et ce dès le sulfate de cuivre, cette «cochonnerie», disait Ramuz, qui fait «qu’on tousse bleu, on mouche bleu, on pisse bleu» (Passage du poète, chap. XI). Gisèle Bienne, lauréate du «roman engagé pour la planète», et Ramuz, qui figure dans les bibliographies de l’«écologie profonde», doivent sans doute leur souci du monde à l’isolement qu’ils se sont imposé. La mansarde de Reims et les bureaux bas de Lausanne ou Pully sont des postes de veille, d’écoute. Le semi-confinement, c’est toute leur vie.

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